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Urbanisme

Pourquoi la tour n'a pas changé le Quartier européen de Bruxelles

On s'attend toujours au même scénario. Une tour pousse, elle change la skyline, elle change la rue en dessous, elle change le quartier entier. C'est l'histoire qu'on raconte sur les villes verticales. Le Quartier européen de Bruxelles devait l'illustrer à la lettre : un plan de tours, porté depuis 2008, censé sortir ce morceau de ville de sa monotonie de bureaux. Mais ce plan a été abandonné avant que les tours ne sortent de terre : c'est son abandon, plus que son exécution, qui a façonné la suite du quartier.

Ce morceau de ville fait 260 hectares, à cheval sur la Ville de Bruxelles et les communes d'Etterbeek et d'Ixelles. Il est né en 1837 comme quartier résidentiel bourgeois, avant de basculer en pôle de bureaux à partir de 1957, avec l'arrivée des institutions européennes. Le quartier a donc déjà changé de visage une fois, sans la moindre tour.

Points clés à retenir

2008-2014 : le pari des tours pour sortir un quartier de bureaux de sa monotonie

En 2008, le diagnostic est simple : le Quartier européen est devenu un bloc de bureaux homogène, sans vie après 18 heures. Le Projet urbain Loi (PuL) répond par les chiffres : 110 000 m² de logements, 60 000 m² de commerces et d'équipements publics, et 240 000 m² de bureaux. La tour n'est pas pensée comme une fin en soi. Elle est un outil parmi d'autres pour casser une skyline plate.

Le PAD Loi, qui précise cette ambition, vise à remédier à la monotonie du bâti par une variation de gabarits et d'alignements. Des immeubles hauts, oui, mais associés à de nouveaux espaces publics. L'objectif affiché tient en une formule : faire passer la rue de la Loi d'une rue corridor, traversée sans s'y arrêter, à une rue ouverte et charnière, qui relie plutôt qu'elle ne sépare.

Les premières traductions concrètes arrivent en décembre 2014. Deux permis sont délivrés sous le régime du RRUZ, le règlement régional qui encadrait ces projets de hauteur :

À ce stade, la mécanique semble lancée. Le quartier a son cadre réglementaire, ses premiers permis, et une ambition chiffrée. C'est le point de départ du retournement qui suit.

Pourquoi le plan de tours a-t-il déraillé en 2019-2020 ?

Le 25 septembre 2019, le Conseil d'État annule le RRUZ. Sa conséquence pratique est immédiate : le règlement qui avait servi de base aux permis de 2014 n'existe plus. Le cadre qui autorisait les tours s'effondre avant même que le reste du programme ait pu sortir de terre.

Le deuxième coup vient de la consultation publique. Entre le 7 octobre et le 5 décembre 2019, le PAD Loi est soumis à enquête publique. À l'issue de cette séquence, le Gouvernement bruxellois annule ce plan et mandate Perspective, l'organisme chargé de la planification régionale, pour construire une nouvelle Vision partagée, explicitement plus respectueuse du tissu urbain existant.

En deux ans, le quartier passe donc d'un plan porté par la verticalité à un chantier de reconstruction de la méthode elle-même. Un volet du PuL survit cependant à ce basculement : la rationalisation de l'implantation des institutions européennes, qui devait libérer des immeubles de bureaux au potentiel de reconversion. Ce levier-là, fondé sur le recyclage du bâti existant plutôt que sur la construction neuve, reste pertinent quel que soit le sort des tours.

Deux visions, deux quartiers : ce qui a changé de cap en 2022

Le 12 mai 2022, le Gouvernement bruxellois s'accorde sur une formule qui tranche avec celle de 2008 : un quartier apaisé et diversifié, basé sur un nouvel équilibre entre logements, services et bureaux. Mise côte à côte, la comparaison avec le projet initial montre ce qui a été abandonné et ce qui a été gardé.

CritèreSchéma directeur 2008 / PuLVision partagée 2022
Intention dominanteDensifier et diversifier par la hauteurApaiser le quartier et rééquilibrer ses fonctions
Volume de bureaux neufs240 000 m² programmésAucun volume neuf chiffré, priorité au rééquilibrage logements-services-bureaux
Rapport au bâti existantRemédier à la monotonie par variation de gabarits et immeubles hautsRespect du tissu urbain existant comme point de départ

La nouvelle vision ne reste pas une déclaration d'intention. Elle se traduit en deux outils concrets : un cahier d'ambitions et un cahier de recommandations urbanistiques, qui encadrent les projets à court, moyen et long terme. Le changement de cap a donc une suite opérationnelle, même si elle ne dessine plus de tours comme symbole central du quartier.

Ce qui devait changer pour les piétons et les commerces du quartier

Si la hauteur du bâti n'a pas porté la transformation du quartier, un autre levier devait le faire : la mobilité et l'espace public. C'est là que se jouait, sur le papier, ce que vivrait un piéton ou un commerçant au quotidien.

Plusieurs chantiers de mobilité devaient créer des espaces conviviaux pour les piétons et les cyclistes, et réduire le trafic automobile au rond-point Schuman, point de congestion historique du quartier :

Côté commerce, la logique n'est pas celle de la nouveauté mais de la protection. Les noyaux commerciaux historiques, place Jourdan et place du Luxembourg, devaient être protégés et renforcés plutôt que concurrencés par une offre neuve liée aux tours.

La mixité fonctionnelle, elle, devait passer par la couture entre quartiers existants : la chaussée d'Etterbeek est identifiée comme lien entre Saint-Josse et Ixelles, avec de nouveaux logements et commerces le long de plusieurs axes. Le PAD Loi prévoyait aussi de nouveaux cheminements et espaces publics percés à travers les îlots existants, pour relier les deux rives de la rue de la Loi. Ce principe de perméabilité piétonne, lui, a survécu à l'abandon du plan initial : c'est l'esprit qui reste, même quand le programme chiffré a changé.

Questions fréquentes sur la transformation du Quartier européen

Quelle est la superficie du Quartier européen de Bruxelles ? Le quartier couvre 260 hectares, répartis entre la Ville de Bruxelles et les communes d'Etterbeek et d'Ixelles.

Quelles tours ont été autorisées en 2014 ? Deux permis ont été délivrés sous le régime du RRUZ en décembre 2014 : Brussels Europa et Leaselex, ce dernier associant logement et bureau avec un nouvel espace public. Ce règlement a toutefois été annulé par le Conseil d'État en 2019, ce qui a privé ces permis de leur base juridique.

Pourquoi le PAD Loi a-t-il été abandonné ? Après une enquête publique menée du 7 octobre au 5 décembre 2019, le Gouvernement bruxellois a choisi d'arrêter ce plan plutôt que de le maintenir tel quel, et a mandaté Perspective pour construire une Vision partagée différente.

Quel volet du projet initial a survécu à l'abandon des tours ? La rationalisation de l'implantation des institutions européennes, censée libérer des immeubles de bureaux au potentiel de reconversion, reste d'actualité. Ce levier repose sur le recyclage du bâti existant plutôt que sur la construction neuve.

Conclusion — La prochaine page n'est pas encore écrite

Le cahier de recommandations adopté en 2022 encadre les futurs projets du Quartier européen, mais il ne dit pas encore à quoi ressemblera concrètement la rue de la Loi dans dix ans. Entre un cahier d'ambitions et sa traduction réelle en chantiers, il reste une marge que seuls les prochains permis combleront.

Reste aussi un angle mort : l'ombre portée des tours et leur effet sur le microclimat local ne sont pas chiffrés pour ce quartier précis. Pour un terrain où la question de la hauteur a occupé plus d'une décennie de débat, c'est une donnée qui semble absente des documents disponibles.

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