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Urbanisme

Ce qu'une tour change dans son quartier : rues, transports, commerces et vie au pied de l'immeuble

On regarde une tour par le haut : sa silhouette, son sommet, la façon dont elle s'inscrit dans le ciel de la ville. Ceux qui vivent à côté la regardent par le bas. Pour eux, la tour est d'abord une ombre qui avance sur la place à quatre heures de l'après-midi, un courant d'air au coin de la rue, une foule qui sort toutes en même temps à dix-sept heures trente, un rez-de-chaussée vivant ou un mur aveugle le long duquel personne ne s'arrête.

Une tour concentre sur quelques centaines de mètres carrés de sol ce qu'un quartier de maisons étale sur plusieurs rues : des habitants, des emplois, des allées et venues. Cette concentration change tout ce qui se passe à son pied, en bien comme en mal, et la différence entre une tour qu'un quartier adopte et une tour qu'il subit tient presque toujours à ce qui se passe dans les premiers mètres au-dessus du trottoir, pas à ce qui se passe au trentième étage.

Ce qu'il faut retenir

L'ombre et la lumière au pied de la tour

Le premier effet d'une tour est le plus simple à comprendre et le plus souvent sous-estimé : elle fait de l'ombre. Pas seulement sur sa propre parcelle, mais sur les rues, les jardins et les façades alentour, et sur une distance qui dépend de sa hauteur et de la saison. En hiver, quand le soleil reste bas, l'ombre d'une tour de trente étages peut atteindre des rues qui ne la voient même pas.

Cette ombre bouge. Le matin elle s'étend vers l'ouest, à midi elle se resserre au nord, l'après-midi elle s'allonge vers l'est. Une place ou une terrasse qui semble ensoleillée lors d'une visite à onze heures peut passer dans l'ombre dès quatorze heures. Pour un café, pour une école avec sa cour, pour un immeuble voisin dont les séjours donnent sur la tour, c'est une différence de qualité de vie que l'on ne mesure qu'après coup.

Une tour fine jette une ombre étroite qui passe vite ; une barre large jette une ombre lourde qui s'attarde. Beaucoup de projets récents préfèrent pour cette raison une tour élancée posée sur un socle bas plutôt qu'un immeuble massif de hauteur moyenne : la hauteur gêne moins que la largeur. L'orientation compte aussi : une tour placée au nord d'une place lui laisse son soleil, placée au sud elle le lui prend.

Le vent : pourquoi il souffle toujours au coin d'une tour

Tout le monde a senti le phénomène sans forcément le comprendre : au pied d'un immeuble haut, le vent est plus fort que dans la rue d'à côté. Une façade haute intercepte un vent qui, plus haut, souffle plus vite et plus régulièrement qu'au niveau du sol. Ce vent n'a nulle part où aller : une partie redescend le long de la façade jusqu'au trottoir, où elle se retrouve pressée contre le sol et accélère. Aux angles de la tour, le flux qui contourne le bâtiment s'accélère encore. Entre deux tours proches, le passage se transforme en couloir où l'air s'engouffre.

Les conséquences sont concrètes : un parasol de terrasse qui s'envole, une porte d'entrée difficile à pousser, un arrêt de bus où l'on grelotte, une place où personne ne s'assied. Les concepteurs qui en tiennent compte travaillent la forme de la tour — des angles arrondis, des retraits, une base plus large que le fût — et surtout ce qu'ils posent autour : des auvents qui coupent le flux descendant avant qu'il n'atteigne le sol, des arbres et des écrans qui cassent les couloirs, un socle qui fait tampon. Un quartier qui accueille une tour sans ces précautions le découvre au premier hiver.

Les flux : qui sort, à quelle heure, et par où

Une tour de bureaux de plusieurs milliers de postes de travail, ou une tour de logements de plusieurs centaines d'appartements, concentre ses entrées et ses sorties sur une ou deux portes, et sur les mêmes heures. Le matin et en fin d'après-midi, le trottoir reçoit d'un coup ce qu'un quartier de maisons distribue sur des dizaines de rues et sur toute la journée.

Tout dépend alors de ce qui se trouve à portée de marche. Une tour posée sur une station de métro ou à côté d'un arrêt de tram bien desservi absorbe ses vagues sans qu'on les remarque ; c'est précisément pour cela que les tours se construisent de plus en plus près des gares et des grands nœuds de transport. Une tour desservie par une seule ligne de bus et un parking souterrain fait l'inverse : elle sature la rue de voitures à chaque heure de pointe, et ce sont les voisins qui subissent le trafic.

Le vélo a changé cette équation. Une tour avec un vrai local vélo au rez-de-chaussée, accessible sans porter sa bicyclette, met une part de ses occupants sur les pistes cyclables au lieu des routes. Les livraisons, elles, posent un problème que l'on oublie : des centaines de ménages ou de bureaux à une seule adresse, c'est un défilé de camionnettes qui doivent s'arrêter quelque part, et si rien n'est prévu, elles s'arrêtent en double file.

Le socle : là où la tour rencontre la rue

Si une seule chose décide de la façon dont un quartier vit avec une tour, c'est son socle — les premiers niveaux, ceux que l'on voit et que l'on longe à pied. Une tour peut être superbe à cent mètres de haut et désastreuse à hauteur d'yeux.

Le socle fermé est le cas classique des tours de bureaux d'il y a quelques décennies : un hall d'entrée réservé, un mur de pierre ou de verre fumé, des grilles de ventilation, une rampe de parking. Rien à regarder, rien où s'arrêter, et un trottoir que l'on parcourt vite. Mis bout à bout, plusieurs socles fermés font une rue que personne ne traverse à pied le soir, même en plein centre-ville.

Le socle ouvert fait le contraire. Un café à l'angle, une boulangerie, une crèche, une salle de sport, une bibliothèque, une supérette ouverte tard : chacune de ces fonctions attire des gens qui ne vivent pas dans la tour, à des heures différentes, et donne une raison de s'arrêter. Les occupants de la tour, eux, deviennent la clientèle de base qui permet à ces commerces de tenir. C'est un cercle qui tourne dans les deux sens : la tour fait vivre le socle, et le socle fait accepter la tour.

Type de socleCe que la rue reçoitQui s'y arrêteCe que le quartier en retient
Fermé (hall privé, murs aveugles, rampe de parking)Un mur à longer, du vent, une entrée pour initiésPersonneUne rue de passage, déserte dès la fermeture des bureaux
Semi-ouvert (hall vitré, un commerce d'angle)Un peu de lumière le soir, un point de repèreLes occupants, quelques voisinsUne rue correcte, sans plus
Ouvert (plusieurs commerces, services, passage traversant)De la vie à plusieurs heures de la journée, des vitrines, des terrassesLes occupants, les voisins, les passantsUne adresse de quartier plutôt qu'un bâtiment

Le passage traversant mérite une mention : une tour dont le socle permet de passer d'une rue à l'autre, à travers une galerie ou une cour, raccourcit les trajets à pied de tout le voisinage et transforme un obstacle en raccourci. C'est l'une des manières les plus simples de rendre une tour utile aux gens qui n'y habitent pas.

Commerces et services : la masse critique

Un quartier de maisons unifamiliales n'a pas toujours assez d'habitants pour faire vivre un commerce de proximité à moins de dix minutes à pied. Une tour peut changer cela d'un coup : plusieurs centaines de ménages, ou plusieurs milliers d'employés, sur une seule parcelle, c'est la clientèle qui manquait à la boulangerie, à la pharmacie, au café ou à la salle de sport du coin.

L'effet n'est pas automatique. Il dépend de qui occupe la tour et de ce que ces occupants font de leur journée. Des employés de bureau consomment à midi, un café et un sandwich, et disparaissent à dix-huit heures. Des familles consomment le soir et le week-end, et ont besoin d'une école, d'une crèche, d'un médecin, d'un terrain de jeu. Des étudiants ou de jeunes actifs vivant seuls font tourner les restaurants et les lieux de sortie. Un quartier qui reçoit une tour reçoit l'un de ces publics, et ses commerces s'y adaptent — ou ferment, si le public n'est pas celui qu'ils servaient.

C'est aussi là que se joue la pression sur les loyers des commerces existants. Un socle de tour avec des cellules commerciales neuves et visibles attire les enseignes qui ont les moyens de payer ; les petits commerces des rues voisines peuvent y gagner une clientèle nouvelle ou y perdre leur emplacement. Les deux arrivent, souvent dans le même quartier.

Le jour et la nuit : deux quartiers différents

Une tour de bureaux et une tour de logements ne font pas vivre la même rue, et une ville qui ne construit que l'une ou l'autre finit par avoir deux quartiers dans le même lieu : l'un animé le jour et mort la nuit, l'autre l'inverse.

Le quartier Nord de Bruxelles en est l'exemple que tout le monde connaît : des tours de bureaux alignées, pleines du lundi au vendredi en journée, et des rues vides dès le départ du dernier train de banlieue, parce qu'il n'y a presque rien pour retenir quelqu'un le soir. À l'opposé, les grands ensembles de logements construits en périphérie des villes dans les mêmes années ont souffert du problème inverse : des milliers d'habitants, et presque rien à faire sur place en journée, ni emploi, ni commerce, ni raison de venir pour qui n'y habite pas.

Les tours qui réussissent aujourd'hui sont, la plupart du temps, des tours mixtes ou des quartiers mixtes : des bureaux et des logements, un hôtel et des commerces, parfois une école ou un équipement public, dans la même tour ou dans des tours voisines. Le résultat, vu du trottoir, est une rue où il y a toujours quelqu'un — le matin, à midi, le soir et le week-end — et c'est cette présence continue qui fait qu'un quartier se sent sûr et vivant.

La tour comme repère

Il y a enfin un effet que l'on ne mesure pas et que l'on ressent : une tour devient un repère. On la voit depuis le train, depuis l'autoroute, depuis l'autre bout de la ville. On se donne rendez-vous à son pied. On explique un trajet par rapport à elle. Un quartier sans identité en gagne une, pour le meilleur quand la tour est belle et son socle vivant, pour le pire quand elle incarne un échec que tout le monde voit de loin.

C'est pour cela que la façon dont une tour touche le sol compte autant que sa silhouette : la silhouette fait le repère, le socle fait le quartier. Une ville qui obtient les deux a gagné un lieu ; une ville qui n'obtient que le premier a gagné une adresse sur une carte.

Questions fréquentes

Une tour fait-elle baisser la valeur des maisons voisines ? Cela dépend de ce qu'elle apporte au pied. Une tour qui amène un métro, des commerces et de la vie dans un quartier qui en manquait rend ce quartier plus recherché ; une tour qui amène de l'ombre, du vent et du trafic sans rien d'autre fait l'inverse. Les voisins jugent sur le socle et sur le transport, pas sur la hauteur.

Pourquoi les tours se construisent-elles surtout près des gares ? Parce que c'est le seul endroit où leurs flux peuvent être absorbés. Des milliers de personnes qui arrivent et repartent aux mêmes heures ont besoin d'un transport de masse à portée de marche ; sans lui, la tour sature les rues de voitures.

Un quartier de maisons peut-il accueillir une tour ? Oui, si elle est posée là où ses effets sont supportables — au bord d'une grande voie, près d'une gare, au nord d'un espace public plutôt qu'au sud — et si son socle donne quelque chose au quartier plutôt que de lui tourner le dos.

Qu'est-ce qui distingue une tour acceptée d'une tour subie ? Presque toujours les premiers mètres : un rez-de-chaussée ouvert et traversant, des commerces qui servent aussi les voisins, une protection contre le vent, et du transport public à sa porte. Le reste — la hauteur, le style, la silhouette — fait débat, mais ce n'est pas ce qui change la vie des gens qui habitent à côté.

Conclusion

Une tour se juge d'en bas. Son ombre et son vent se vivent sur le trottoir ; ses occupants se déversent dans la rue aux mêmes heures ; son socle décide si le quartier y gagne un lieu de vie ou un mur à longer. Les tours qui ont réussi, en Belgique comme ailleurs, sont celles qui ont pris ces effets au sérieux : posées près du transport, ouvertes au rez-de-chaussée, mêlant bureaux et logements pour que la rue ne soit jamais vide. Celles qui ont échoué ont presque toujours réussi leur silhouette et raté leur pied.

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